À propos

Performances in situ à l’Agora Judith-Jasmin de l’UQAM

Le projet Intervallei a été réalisé à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), dans le cadre du cours Organisation d’une expositionii, par des étudiantes en histoire de l’art accompagnées d’une spécialiste du milieu artistique. Échelonnée sur l’ensemble de la session, cette structure académique propose des rencontres hebdomadaires entre le professionnel et la relève. Le but est d’expérimenter, selon une approche pédagogique, le processus de production événementielle. Sous la supervision de Barbara Clausen, spécialiste de la performance, les étudiantes ont élaboré la programmation et géré l’organisation.

Le projet s’est développé autour de la pratique de la performance et de l’idée de réhabiliter l’Agora du Pavillon Judith-Jasmin. Cette réflexion souligne la fonction d’une agora, soit être un lieu de rassemblement et de liberté de paroles. Par l’acte performatif, l’action et l’intervention éphémère, Intervalle a l’ambition de redonner vie à un espace d’attente et de passage, trop souvent traversé à l’aveuglette. À force de discuter et de débattre, la définition antique de l’agora a inconsciemment dirigé l’élaboration du projet. En effet, cette place publique où chacun a droit de parole a investi l’organisation même du projet prenant place au sein de l’agora.

La programmation d’Intervalle se divise en deux volets. Elle présente des performances qui, d’une part, se préoccupent de l’architecture et, d’autre part, se déploient dans l’espace par l’action du corps. La pratique de Natalie Lafortune s’intéresse davantage à l’architecture. C’est par l’appropriation d’images provenant des politiques et des archives de l’institution qu’elle rend visible l’aspect politique de l’architecture de l’UQAM et l’utopie entourant le projet initial. Pour sa part, Vincent Thibault Vézina pose un regard ludique et critique sur la notion de préservation du patrimoine en réactivant l’ancienne fontaine de l’Agora. Le collectif Les Abramovique propose d’investir l’espace visuel et sonore en revisitant les racines religieuses du lieu par une chorale de slogans promotionnels de voitures téléguidées traduits en latin. Quant à Sarah Wendt, elle s’intéresse à l’architecture et à l’acte performatif par le son du cor français qui percera l’espace et à travers une gestuelle lente et singulière mettant en relief les particularités du lieu. Sophie Castonguay a demandé à trente personnes de venir réciter le discours politique de leur choix et l’ensemble des discours récités simultanément formera un chœur de paroles. Guillaume Adjutor Provost utilisera l’espace en hauteur afin d’activer une série d’éléments de fabrication artisanale. Enfin, pour Chantale Laplante, une improvisation sonore réalisée à l’aide d’objets recueillis sur place élargira la sensation du lieu aux passants de l’Agora par la diffusion de bruits et de sons familiers qui se métamorphoseront sous le rythme de la main de l’artiste.

L’évènement se déroule en deux temps: une programmation en journée qui s’adresse aux usagers du Pavillon Judith-Jasmin, et une en soirée qui vise à interpeller un public intéressé par l’art performatif. Cette double programmation représente les notions d’espaces public et privé qui marquent l’Agora puisque celle-ci accueille différents usagers. Il s’agit donc de la rencontre du hasard et de la mise en scène permise par l’authenticité de la performance.

Par ailleurs, du point de vue de la formation académique, les étudiants universitaires apprennent à distinguer le rôle des différents métiers et professions qui découlent de leur champ d’étude. Dès leur formation académique, les étudiants s’engagent dans un processus de choix de carrière qui les mènent au marché du travail. La production d’évènements tels qu’une exposition, une soirée bénéfice ou une activité de médiation est omniprésente dans le milieu artistique. De là découle le besoin pour la relève d’établir un lien avec le marché du travail.

Pour Howard Becker, ce type de production se situe dans un système plus vaste qu’il nomme «monde de l’art». Ce dernier implique des conventions qui régissent le fonctionnement des activités collectives, c’est-à-dire le travail nécessaire à la concrétisation d’une œuvre :

«Tout travail artistique, de même que toute activité humaine, fait intervenir les activités conjuguées d’un certain nombre, et souvent d’un grand nombre, de personnes. L’œuvre d’art que nous voyons ou que nous entendons au bout du compte commence et continue à exister grâce à leur coopération. Celle-ci peut revêtir une forme éphémère, mais devient souvent plus ou moins systématique, engendrant des structures d’activité collective que l’on peut appeler mondes de l’art. L’existence de mondes de l’art comme la façon dont elle influe sur la production et la consommation des œuvres invitent à une approche sociologique des arts»iii.

L’auteur présente ce monde comme une sorte d’engrenage dont chacune des roues est essentielle au fonctionnement de l’ensemble. La contribution à la réalisation de l’œuvre par chacun des groupes d’activités se met en place par la «division du travail»iv.

Au moyen de ces notions théoriques, les étudiants (ou les jeunes professionnelsv), tendent à s’introduire au « monde de l’art » en tant que professionnel intégrévi. Pour préparer adéquatement la relève, le contexte idéal de l’apprentissage pratiquevii des activités du milieu artistique réside, entre autres, dans la formation académique. Cependant, l’aspect pratique de la formation est moins présent, car les études universitaires en histoire de l’art se posent davantage sur l’érudition. Ainsi, le projet Intervalle questionne le rôle que prend la formation académique pratique dans cette discipline. Il souligne la nécessité de former d’emblée la relève au sein de son université et démontre ses impacts sur le milieu culturel. Enfin, il relève l’apport de l’institution dans la vie culturelle, sociale et économique.

Par ailleurs, le cheminement pragmatique ne se limite pas à l’expérience d’organisation liée au champ artistique; il encourage le réseautage et la compréhension du fonctionnement social de l’Université. Par la programmation des performances d’Intervalle, l’équipe de jeunes professionnels a notamment travaillé de pair avec des étudiants de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Par le fait même, l’Université forceviii le lien entre la relève étudiante des historiens de l’art et des artistes visuels, provoquant ainsi des rencontres enrichissantes.

Dans une autre perspective, les universités jouent un rôle important dans la vie culturelle. Ainsi, les cours d’approche pratique familiarisent la relève à la structure de l’Université, puisqu’ils utilisent les ressources offertes par l’institution. Une fois intégré à la sphère artistique, le jeune professionnel peut user de cette connaissance pour simplifier la réalisation d’autres projets en lien avec le milieu universitaire.

Il convient donc de situer l’apprentissage pratique comme un paramètre indispensable à la formation académique. Dans son avis au ministère de l’Éducation intitulé Réactualiser la mission universitaire, le Conseil Supérieur de l’Éducation souligne l’apport des universités au sein de la société:


«[…] les activités universitaires contribuent aussi à la recherche de solutions aux problèmes […]. […] il importe aussi de souligner les différentes activités d’enseignement, de recherche et de création qui font avancer les individus et la société en ce qui a trait à la connaissance de l’homme, à ses créations, à la démocratie à atteindre, à la justice sociale à promouvoir et à un milieu culturel à enrichir»ix.

Le Conseil Supérieur de l’Éducation observe l’enseignement, la recherche et la création comme facteurs contribuant à la conjonction des universités et de la société. De plus, il cible des valeurs sociétales telles que la justice, la démocratie et l’enrichissement de la vie culturelle. Dès lors, l’acquisition des compétences spécifiques relatives à l’organisation d’une exposition au sein de son environnement universitaire constitue l’essence même de sa mission, c’est-à-dire de se lier et de partager avec la communauté. Parallèlement, une fois sur le marché du travail, le jeune professionnel pourra combiner les notions théoriques et pratiques assimilées au bénéfice de la société et de l’université. Par exemple, comme il a été mentionné précédemment, la construction des liens entre les historiens de l’art et les artistes visuels étant amorcée, elle se traduit par la production de projets artistiques. De même, puisqu’il est au fait de la structure de son institution à travers une formation académique pratique, le jeune professionnel possède des outils facilitant l’échange entre l’université et la société. Son intégration au «monde de l’art» se voit donc encouragée par l’institution.

Intervalle a été conçu à l’intérieur d’une structure laboratoire; ainsi, en participant à un projet académique, la relève se voit accorder une liberté dont elle ne profiterait pas nécessairement dans un milieu artistique commercial. Il s’agit de deux types de lieux d’exposition rencontrant des contraintes distinctes. Néanmoins, le contexte universitaire, où le jeune professionnel est guidé, autorise un processus de production événementielle moins axé sur l’exécution que sur la compréhension.

Préalablement, l’importance de la formation académique pratique en relation avec le réseautage et la connaissance du fonctionnement au sein de l’Université a été relevée. L’avis concernant la Réactualisation de la mission universitaire précise le rôle économique que joue l’institution universitaire dans la société:


«Les universités québécoises sont incitées à jouer un rôle d’appui direct aux entreprises de productions et de biens et services. Les recherches menées en milieu universitaire peuvent contribuer à réduire les coûts de productions de la recherche et du développement. Elles sont susceptibles de comporter des avantages comparatifs indéniables, comme la concentration de ressources qualifiées, la neutralité du personnel de recherche, la crédibilité scientifique, des coûts de main-d’œuvre inférieurs à ceux du secteur privé […] ».x

Le rôle des universités entre en relation avec les «conventions»xi de la société et l’économie, c’est pourquoi la formation des jeunes professionnels doit être abordée avec attention.

Becker, en considérant le décrochage scolaire et la réorientation de carrièrexii, souligne la diminution du nombre d’étudiants en art destinés à œuvrer dans le milieu artistique. De même, la réalisation du projet Intervalle, par le cours Organisation d’une exposition, met de l’avant l’importance de réunir la relève et le «monde de l’art» par une formation académique. L’auteur écrit que «[…] l’interaction de tous les participants engendre un sentiment commun à la valeur de ce qu’ils produisent collectivement»xiii . La concrétisation des tâches, ordonnée par la «division du travail», mène au moment éphémère de l’acte performatif d’Intervalle. Cependant, pour les étudiants, c’est la compréhension du processus de production d’évènements qui devient un acquis.

NOTES

i  Cours HAM5810, Automne 2011. Commissaires du projet Intervalle: Oriane Asselin-Van Coppenolle, Mélanie Beauchamp, Maud Borie, Julie Cecchetti, Mylène Chartrand, Alexandra Curodeau, Virginie Dumont, Virginie Franco, Mylène Gagnon, Florie Gaumond, Camille Lavallée Prairie, Geneviève Mainville, Johanne Marchand, Maude Nadeau, Maude Paul-Hénaire, Magalie Rouleau, Ingrid Valent. Sous la direction de Barbara Clausen.

ii  Bien qu’il s’agisse d’un cours s’appuyant sur une exposition, les propos concernant la formation pratique s’appliquent à d’autres cas.
iii Howard S. Becker, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, Coll. «Champs arts», 2010 [1982], p. 27.

iv  Ibid., p. 32.

v  Le terme «jeune professionnel» est utilisé dans la mesure où les étudiantes sont avancées dans la progression de leur baccalauréat et qu’elles possèdent de l’expérience dans le milieu culturel.
vi Ibid., p. 238. Becker définit le professionnel intégré: «ils ont le savoir–faire technique, les aptitudes sociales et le bagage intellectuel nécessaires pour faciliter la réalisation des oeuvres d’art».

vii  Lorsque nous évoquons une formation pratique, nous excluons tout cours qui ne met pas en place l’apprentissage au sein de son université.

viii  Le terme n’est pas utilisé de manière péjorative. Au contraire, il convient de provoquer ces rencontres.

ix  Québec, Conseil Supérieur de l’Éducation, Réactualiser la mission universitaire, 29 septembre 1994, CLERMONT, Louise, 2-5550-24177-0, Québec, p. 26.

x  Ibid., p. 17.

xi  Howard S. Becker, op. cit., p. 65. Ce que Becker entend par convention: «[…]les conventions procurent à tous les participants aux mondes de l’art les bases d’une action collective appropriée à la production des oeuvres caractéristiques de ces mondes. Différents groupes de participants détiennent la connaissance de différentes parties de l’appareil de conventions utilisé par un monde donné.»

xii  Ibid., p. 73-74.

xiii  Ibid., p. 63.


BIBLIOGRAPHIE

BECKER, Howard S., Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, Coll. «Champs arts», 2010 [1982], 379 p.

QUÉBEC, Conseil Supérieur de l’Éducation, Réactualiser la mission universitaire, 29 septembre 1994, CLERMONT, Louise, 2-5550-24177-0, Québec, 78 p.

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